Petit poucet

LE PETIT POUCET

Le petit prince est un conte ayant la singularité de parler d'une famille de pauvres, la description qui est faite de cette classe est péjorative, des gens gauches, idiots. Nous sommes dans une France où les paysans n'ont pas le droit de parole, très absents de la littérature moderne à l'auteur. (Problématique transversale : vision de la paysannerie au travers des ½uvres au programme). Une autre de ses singularités est qu'il narre sous mode métaphorique le rapport du père aux enfants voir même du roi à ses sujets, au travers de la personnalité de l'ogre.
L'ogre est une interrogation sur la figure paternelle et par extension sur la figure du roi. L'ogre est la toute première représentation paternelle qui existe, l'origine des dieux n'est qu'une survivance d'un enfant à son père (ZEUS). (Janus dévore ses enfants, mythe fondateur. L'ogre est au choix celui qui dévore tous les enfants ou uniquement ses enfants. Cette figure de l'ogre ne doit pas être perçue comme une création originale de Perrault mais comme une succession de réécritures.
De plus, l'ogre de ce compte pose problème car il est bon père, il a des filles qu'il choie, Perrault précise bon mari. A quoi renvoie alors l'ogre de Perrault ? Si on considérait que les enfants ont été abandonnés par leur père et sujets à être dévorés par un roi, ne peut-on pas ici les comparer à l'histoire de France ? En tant que fils de paysans ils sont condamnés à mort, en échangeant les couronnes des petite filles avec leurs bonnets, ils survivent. Quelle morale devons-nous en tirer.
Encore une fois, les messages que nous renvoie ce conte ne semblent pas être destinés à des enfants. En effet le Petit Poucet fait tuer les filles de l'ogre, la morale qui en ressort donc est que : à choisir entre sa vie ou celle d'un autre, par tous les moyens il faut préserver la nôtre. De plus, le fait d'échanger les couronnes semble signifier qu'en étant couronné on échappe à la mort.
A la question, les contes de Perrault sont ils destinés aux enfants ? la réponse est bel et bien non. De plus le champ lexical, les temps verbaux, sont entièrement destinés à la noblesse, des gens du peuple ne pouvant les comprendre. Ce choix de langue de Perrault est donc destiné à la noblesse. Peut-on aller jusqu'à dire qu'il s'adresse aux enfants de la noblesse ? Perrault au travers de l'action du Petit Poucet de couvrir la tête de ses frères et la sienne de couronnes, inciterait les enfants de la noblesse à penser qu'il leur faut garder leur statut social pour survivre.
De plus dans l'½uvre de Perrault, se dégage la notion d'importance de l'argent (Peau d'âne, fuit mais avec sa cassette, le Petit Poucet devient gentilhomme, le cadet dans le Chat Botté se fait passer pour un marquis etc.).
Sans argent on n'est rien, pas même un fils, la reconquête de l'argent est donc aussi une reconquête de l'amour filiale.
Rapport adulte/enfant très dur, un rapport avec la société très dur également.

BILAN : Encrage dans des topis historiques liés à la famine, peste, maladie, que tout le monde connaît, la métaphore de rapport liée au père ou à ses substituts, à l'ogre ou au père abandonnant ses enfants qui renvoie à une tyrannie. (lire la servitude volontaire de la Boetie). Le conte sacrifie au « happy end » avec cependant un événement curieux. Le Petit Poucet dit à ses frères de s'enfuir à la maison, lors de cette dernière altercation avec l'ogre ils sont donc a portée de leur maison. Il va par un subterfuge désamorcer la nuisance qu'il peut représenter mais il est tout de même quasiment à portée du domicile, . Quand l'ogre a été volé par le Petit Poucet et que ce dernier rentre chez lui, on peut se demander si l'ogre ne pourrait pas le retrouver facilement ? il y a donc une fin positive certes mais avec une interrogation, à savoir si le Petit Poucet ne se serait pas débarrassé de l'ogre de manière éphémère.
Autre interrogation : le Petit Poucet, après avoir fait tuer les 7 filles d'un père aimant, vole un bon mari. Perrault, conscient de sa contradiction, fait naître une suspicion quant au vol du et établit donc une double fin : fin numéro 1 : il vole ; fin numéro 2 : le Petit Poucet n'est plus un voleur mais seulement un assassin.
Cette double fin montre que Perrault a été confronté à des difficultés d'incohérence, parce que le ducere du 17e siècle pose problème à l'auteur.

Analyse de l'iconographie de Doré : on note les détails naturalistes, bois, chaudron ... qui caractérisent un aspect de la paysannerie de ce temps là. Partie naturaliste : observation de l'intérieur que l'on pourrait qualifier d'objective, à deux détails près, le haillon, visages très expressifs, sales. Leur façon de se tenir reflète le courrant baroque. Puisque tout ce qui est irrégulier, outrancier, vision de la mort etc. sont purement baroque.
2e illustration :Le seul enfant a l'apparence agréable est le Petit Poucet. Il est aussi le seul ayant un comportement humain, il va chercher de l'eau, ramasse les petits cailloux blancs...La lumière baroque contrairement à la lumière classique focalise toujours en un point, ici les enfants. Dans cette illustration, la forêt est meublée par un bestiaire une licorne, visage de troll... L'imaginaire de Doré est donc fantasmagorique et plein de références (référence celtiques).
3e illustration : image quasi exacte dans Blanche Neige de Disney. Importance de l'intertextualité dans la matière des contes
- Rôle de la forêt : symbolique de l'arbre mort c'est la mort, le Petit Poucet grimpe sur un arbre mort. La forêt dangereuse, où l'on se perd. (rôle de la forêt dans les contes de P.)
- La maison de l'ogresse : est une maison de petit noble. Doré illustre dans ici le romantisme noir, tête de bélier, chauve-souris. On a ici tous les topi, de livres et film du vampire. Pourquoi ? car Doré à dessiné ça, à l'époque du romantisme noire.
La femme de l'ogre : belle femme, costume riche, mais il ne la classe pas dans une catégorie sociale précise, ni même dans une région référencée . Illustration baroque des enfants qui supplient. Image violente avec l'image de l'Ogre soulevant l'enfant par le pied.
- Le lit des sept fille : Carcasses d'oiseaux sur le lit, une des filles à encore un os dans la bouche. Elles sont donc ciblées comme de véritables ogresses, mais ici Perrault veut limiter l'empathie du lecteur pour les petites ogresses. Cependant elle sont agréables à regarder, copie du tableau de la vierge à l'enfant de Véronese. Il y a aussi la vision de la fragilité de l'enfance endormie, jeu sur la taille, un couteau énorme. Les yeux de l'ogre : exorbités, veines apparentes. Cruauté violente dans cette image, baroque qui se retrouve dans le mouvement, la mort et les yeux. Il est flagrant que l'imaginaire de Doré s'interpose entre l'image et le lecteur. A retenir que la couleur de l'ogre à l'époque est noire.

Bilan de l'iconographie : il est manifeste que Doré interpose son imaginaire entre le lecteur et le conte et qu'il n'hésite pas de substituer au code classiques des référents baroques, des décalages temporelles, et des connotations qui n'étaient pas dans le conte initial. Il ne s'efface pas devant le conte mais le met en scène et accompli à ce titre un travail que l'on peut comparer à un travail théâtral. On peut parler de modernisation, adaptation, valorisation, mais il évident que les illustrations ne sont pas destinées à de jeunes enfants, les images sont synonymes de terreur. Ambiguïté du public de destination qui perdure dans l'imagerie d'un adulte imprégné d'enfance, certes, mais adulte tout de même.
Point sur le génie : certains créateurs sont plus que des novateurs. Métaphore digestive, ils absorbent tout, pour créer de nouvelles énergies. Ils sont capables de rassembler toute la matière intellectuelle de leur temps, et de lui insuffler un nouveau souffle de vie et la faire repartir. Doré redonne une vie nouvelle aux contes de Perrault qui se seraient peut-être affadis.
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# Posté le samedi 03 mai 2008 08:28

Barbe bleue

ACCOMPAGNEMENT A LA LECTURE DE « Barbe-Bleue » de Charles Perrault
« Conte sur l'énigme de la virilité »
fichier constitué avec l'aide de Madame Valette et monsieur Dubois

Introduction :
Les moralités du conte « Barbe-Bleue » sont construites sur le thème de la virilité. Cela explique la présence de la « barbe » dans le titre et peut-être même de la couleur bleue. (polysémie du bleu ici: petit rappel sur la symbolique des couleurs:
Le bleu est la couleur de l'azur, du ciel, donc du paradis. Il symbolise la vérité et la sagesse divine. Les dieux sont issus de cette couleur : Osiris, Krishna, Vishnu, Bouddha, Jupiter, Zeus et Yavhé tiennent les pieds posés sur l'azur. Ce voile céleste azuré cache "l'autre côté, l'inconnu divin", c'est le manteau qui "couvre et voile la divinité". Le bleu attire l'homme vers l'infini, a écrit Kandinsky. Dans mes miniatures indiennes Krishna, Civa, Rudra... sont de couleur bleue. Dans les peintures qui représentent l'Assomption, le voile de Marie est bleu.

Mais le bleu a aussi une certaine ambivalence. Au bleu d'azur diurne succède le bleu profond nocturne tirant vers le noir.

C'est une couleur immobile, froide, incitant à la méditation et au repos orienté vers Dieu. Au bleu de la nuit succède l'or du soleil dans l'azur, d'où le blason de la maison de France : bleu (céleste) avec trois fleurs de lys d'or (pureté divine). Il était inutile que le soleil de Louis XIV s'y ajoute, tout le symbolisme y était déjà.

Dans le combat du ciel contre la terre, le bleu et le blanc s'opposent au rouge et au vert. On les retrouve dans les couleurs des quatre factions de chars qui s'affrontaient à Byzance dans l'hippodrome. Pendant la Révolution les Bleus (chouans) s'opposent aux Rouges (républicains). Cette connotation rouge est d'ailleurs restée, diffusée sur le plan international, s'opposant aux autres couleurs...

Le bleu des turquoises est chez les Aztèques à la fois signe de sécheresse et d'incendie ; c'est aussi la pierre qui ornait la déesse du renouveau et la pierre que l'on mettait à la place du coeur d'un prince mort avant de l'incinérer.

Dans le bouddhisme tibétain le bleu est couleur de la sagesse transcendante et de la vacuité qui ouvre la voie de la libération.

Le bleu est la couleur du Yang,

La couleur de nos veines et la congestion veineuse expliquent la "peur bleue" mieux que le "sang bleu" (qui suppléait au "sang Dieu", juron condamné). "N'y voir que du bleu" = on ne voit rien car le ciel est optiquement vide. En Allemagne "être bleu" signifie avoir perdu conscience dans l'ivresse. En France, le "bleu" est celui qui ne voit pas (vacuité du ciel), qui est naïf.

Par contre les couleurs des chambres des morts en Égypte étaient le bleu et le jaune ; pour les Juifs la cité bleue" est le séjour d'immortalité.

En Orient le bleu conjure le mauvais sort avec des accumulations de pierres bleues (oeil de verre méditerranéen ou oeil peint sur les bateaux) ; en Occident le bleu porte chance.

une couleur ambivalente donc.(pour la symbolique des couleurs http://www.creatic.fr/cic/B022Doc.htm)

Cependant, la vision masculine que Perrault élabore, est plutôt funeste et il semble qu'elle rende compte de la peur que l'homme et sa force peuvent engendrer chez les jeunes-filles. Perrault légitime cette peur et montre qu'elle est utile à la jeune-fille qui veut choisir son mari correctement. Ce conte s'inscrit donc dans la lignée du PCR. Ainsi, la jeune femme du conte est-elle un contre exemple.
La première morale de ce conte, lue après les découvertes de Freud, laisse subodorer que la jeune fille – l'héroïne- est curieuse de découvrir son identité sexuelle et l'identité masculine à travers « un plaisir bien léger ». Il s'agit d'une sorte de périphrase sur la différence de l'être masculin terrifiant par sa barbe mais qui intrigue la petite fille. La scène de la chambre prend alors un sens symbolique évident. Nous allons observer en quoi ce conte rejoue la scène de la tentation d'Eve dans la Genèse pour tenter de décrire les différents personnages du conte.

Nous remarquons deux enjeux à la lecture du conte pour une petite lectrice (Perrault s'adresse souvent à des lectrices plutôt qu'à des lecteurs Cf. Préfaces).

1-Elle trouve une définition du principal défaut des femmes : c'est pour elle une mise en garde.
2-Elle a l'espoir de trouver un époux moins terrifiant que Barbe-bleue. Perrault pense même que les hommes de son siècle sont faibles... Mais cela ne représente-t-il pas un risque aussi pour la jeune lectrice qui ne se satisfera ni d'un Barbe-Bleue, ni d'un homme faible ? Cette lectrice avertie se demande alors ce que sont une vraie femme et un homme authentique. Quelles définitions fournit Perrault ?

La Genèse réécrite :

le mythe originel

Selon le récit biblique

Selon la Bible, au livre de la Genèse, Adam est le premier homme et a été crée par Dieu lors du sixième jour de la Création. Ève fut créée à partir d'une côte d'Adam (Genèse 2:21,22). Le premier couple fut placé par Dieu dans le jardin d'Éden.


Adam et Ève d'Albrecht Dürer, 1507
Or, Dieu avait interdit la consommation du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, mais le Serpent (Nahash en hébreu) tenta Ève qui mangea du fruit défendu puis en fit manger à Adam. Ce péché originel serait la faute commise par ces premiers hommes, qui furent alors expulsés d'Éden.Cette thématique évoque le chapitre de la Genèse qui raconte la création de l'homme et de la femme puis la tentation et avec le péché originel, l'exil du couple sur terre.

Il est écrit : « Dieu les a créés, hommes et femmes. » Qu'est-ce qu'un homme, qu'est-ce qui le différencie d'une femme ? Perrault répond en somme à la question de sa lectrice : que deviendra-t-elle après son adolescence ? En effet, la femme ne voit pas son identité sexuelle, elle reste pour elle-même un mystère : qu'est-ce qu'une femme ? La féminité telle qu'elle est exprimée chez Baudelaire, apparaît alors comme un gouffre, une vacuité, par opposition à la virilité visible comme une barbe-bleue. Ces questions seraient-elles la cause de la légendaire curiosité des femmes ?

Moralité

La curiosité, malgré tous ses attraits,
Coûte souvent bien des regrets ;
On en voit, tous les jours, mille exemples paraître.
C'est, n'en déplaise au sexe, un plaisir bien léger ;
Dès qu'on le prend, il cesse d'être.
Et toujours il coûte trop cher.
Autre moralité

Pour peu qu'on ait l'esprit sensé
Et que du monde on sache le grimoire,
On voit bientôt que cette histoire
Est un conte du temps passé.
Il n'est plus d'époux si terrible,
Ni qui demande l'impossible,
Fût-il malcontent et jaloux.
Près de sa femme on le voit filer doux ;
Et, de quelque couleur que sa barbe puisse être,
On a peine à juger qui des deux est le maître.

La moralité précise : « (la curiosité) [coûte] trop cher ». Si l'on suppose que cette curiosité est liée à la sexualité (grossesse, mariage précoce, MST,...), la mise en garde est évidente. Un garçon court moins de risque en étant curieux ne pouvant être enceinte ! Perrault s'adresse donc en priorité aux femmes. Mais la curiosité a aussi été utilisée par Satan pour tenter la femme dans l'Eden.

Le texte réécrit dans le registre profane, l'épisode de la Genèse.
Notons les ressemblances et les particularités. Ici, les rôles des personnages sont répartis différemment : dans la genèse, Dieu met en garde les hommes, Satan tente Eve et Adam se laisse fléchir. Ces rôles sont ici confondus en la Barbe-Bleue. BB se pose comme le père (Dieu), l'assassin et le mari. Cette dimension incestueuse oppressante est présente dans d'autres contes comme dans « Peau d'Ane ». Le père amant est toujours assassin... La jeune-fille, nouvelle Eve, succombe à la tentation et c'est irréversible : le péché originel est la marque de cette faute comme le sang sur la clef.

La sexualité porte donc tout un poids symbolique, religieux, sociétal que les jeunes-gens ne perçoivent pas et les femmes sont souvent les victimes de ce secret. Dans le Petit chaperon rouge, les grand-mères ou les mères trop prudes ne mettent pas suffisamment en garde leurs enfants. Toutes les femmes sont alors des « Eves "
tentées et sans force de résister : elles sont curieuses. La femme de Barbe-Bleue est tentée par des paroles, comme Eve par Satan : ses amis « ne cessaient d'exagérer et d'envier le bonheur de leur ami ». Les « amis » la pousse à la faute. Toutefois, Perrault insiste sur sa propre responsabilité en ajoutant qu'elle est prête à se jouer des convenances pour assouvir plus vite sa curiosité : « elle fut si pressée de sa curiosité, que sans considérer qu'il était mal honnête de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, et avec tant de précipitation, qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois ». Ces chutes sont le signe de sa précipitation mais on peut aussi les lire comme une mise en garde du destin qui redouble les avertissements prononcés par BB avant son départ. Son mari, BB, est alors mis en parallèle avec Dieu qui met en garde les hommes dans la Genèse. Dieu exprime la défense sous la forme des commandements comme BB et La jeune-fille cède comme Eve : « la tentation était si forte qu'elle ne put la surmonter. ».

Dans ces conditions, le récit de l'ouverture de la porte peut être interprété de façon charnelle : la jeune fille découvre le monde de la sensualité. C'est un chemin ou d'autres femmes avant elle, se sont égarées comme l'indiquent les cadavres rassemblés par Barbe-Bleue. Après sa macabre découverte,« Elle monta à sa chambre pour se remettre un peu ; mais elle en pouvait venir à bout tant elle était émue. » C'est par cette phrase que Perrault clôt l'expérience de la jeune femme montrant à quel point cette expérience la trouble.

La jeune-fille :
La jeune fille est donc devenue femme. C'est un état irréversible tel que dans la Genèse, l'homme et la femme sont marqués par le péché originel. De même, la tâche de sang ne peut disparaître de la clé. D'autres éléments du récit renvoient à la Genèse : la jeune femme éprouve de la honte devant son mari comme Eve devant Dieu. Barbe-Bleue use de la même rhétorique que Dieu : il ne lui reproche pas sa faute mais l'interroge et lui apprend qu'elle sera mise à mort ou mortelle. Cependant ici la mise à mort est bien concrète : « il lui redemanda les clefs... pourquoi vous cachez-vous... pourquoi y a-t-il du sang sur cette clé...il faut mourir ».

A cet instant du conte, la lectrice s'aperçoit que la jeune fille aurait dû être obéissante. Perrault insère ainsi un éloge implicite de l'obéissance, topos de la tradition catholique (Saint-Paul) du statut de l'épouse qui doit obéir à son mari. Toutefois, précisons que c'est à condition que l'homme veuille bien mourir pour elle... Nous verrons que Barbe-Bleue ne se soumet pas cette règle...

Barbe bleue :
Dans la deuxième morale se trouve le portrait de Barbe-Bleue : « un époux si terrible qui demande l'impossible, fût-il mal content et jaloux. ». BB est le pire des époux. Son nom, « la Barbe-Bleue », le réduit à un élément viril mais c'est une expression au féminin. Il se définit par cet attribut c'est-à-dire par ses possessions féminines. Perrault précise : « il était riche mais il était laid ». Ici la conjonction de coordination dysfonctionne. Le bon prince charmant est plutôt « riche mais pauvre ». Perrault place au premier chef des valeurs recherchées par les femmes la cupidité « riche » puis les apparences « laid ». Perrault ne donne pas de portrait moral du personnage.

Des éléments permettent toutefois de définir Barbe-Bleue :

- Il ne choisit pas de femme en particulier : cela rappelle Don Juan qui dit : « toutes les belles ont le droit d'être aimées ». Dans Barbe-Bleue, nous lisons « il en demanda une en mariage. » Le pronom indéfini féminin désigne l'une des deux s½urs sans distinction. Barbe-Bleue s'en remet au choix de la mère qui sera motivée par sa cupidité ou sa préférence entre ses deux filles. La mère ne refuse pas la proposition de Barbe-Bleue mais elle esquive en demandant à ses filles de se déterminer entre elles. Celles-ci s'opposent donc l'une à l'autre pour éviter le mariage : « [elles] se le renvoyaient l'une à l'autre ». Perrault précise que les jeunes filles ne souhaitent pas l'épouser à cause de sa Barbe-Bleue et de sa mauvaise réputation. Cependant, à la fin du conte, on apprend que s½ur Anne aimait un autre garçon depuis longtemps : « un gentilhomme qui l'aimait depuis longtemps ». On peut en déduire que s½ur Anne avait un secret pour ne pas épouser Barbe-Bleue. Mise en situation difficile, elle garde son secret et apparaît alors comme une femme patiente qui préférera l'amour aux richesses.

- Barbe-Bleue a mauvaise réputation : Perrault insiste sur la disparition énigmatique de ses précédentes épouses. Pour orchestrer sa proposition de mariage, Barbe-Bleue apparaît comme un stratège : « pour se faire

connaître », il invite les jeunes-filles et leurs proches. Par cet euphémisme, Perrault montre que Barbe-Bleue veut exhiber ses richesses et use de ce pouvoir mercantile pour négocier et tromper les jeunes filles. À ces précautions oratoires, il ajoute une stratégie : il les emmène à l'écart ; ils multiplient les activités pour les étourdir : « ce n'était que », « on ne dormait pas... ». L'accumulation des plaisirs, dans un lieu écarté, perturbe les repères des jeunes filles.

-Perrault précise que Barbe-Bleue est « le maître du logis » : c'est celui qui domine et orchestre la vie des autres. Ils règnent sur un monde de « malices » où tout est jeu : en effet, les jeunes filles et leurs amis « se font des malices » pendant qu'elles sont chez Barbe-Bleue. Cette phrase montre son pouvoir d'organisation. Ces jeux innocents sont comme la sublimation des jeux de l'amour qu'il veut inculquer aux jeunes filles. La banalisation des malices comme divertissement, va de pair avec la banalisation de sa Barbe-Bleue, symbole du masculin. Ensuite, il maintient son épouse dans l'aveuglement et l'excitation devant tant de loisirs, en la rendant libre d'inviter ses amis pour davantage encore se divertir. Souvent, au XVIIe siècle, le mariage est attendu comme une libération : la jeune femme échappe à la tutelle de ses parents mais c'est pour tomber sous la coupe de son mari. La femme est considérée comme une mineure, seules les veuves échappent à cette condition ! Barbe-Bleue use de ce désir d'émancipation de la jeune-femme : « il la pria de se bien divertir, qu'elle fît bonne chère ». Barbe-Bleue l'incite au plaisir, à la chair, au règne du corps. En outre, il a bien cerné la personnalité des amis de sa femme : il les inclut dans son projet. Perrault raconte la fête donnée par la jeune femme dans sa maison comme une sorte de « bacchanale » (suggéré par les énumérations). Les amis de la jeune fille, des « amis » au sens de La Rochefoucauld, semblent hypocrites et envieux puisque Perrault précise qu'ils « exagèrent » l'éloge de son beau mariage.

- Barbe-Bleue est un meurtrier : « il les avait égorgées ».
Il donne l'image d'un homme surpuissant : il est présent même lorsqu'il est absent tel que dans la gravure de Doré où apparaît l'étrange armure. Il fait sentir de loin le joug de sa domination sur les femmes. Ainsi revient-il « dès le soir ». On peut se demander s'il est vraiment parti. Le motif de son retour, « des lettres », est peu convaincant. Lors de la remise des clefs, c'est un froid stratège qui inverse les rôles : il accuse la femme d'avoir commis un crime au lieu d'avouer ses meurtres. Il se défausse de toute la responsabilité : sa mort incombe à son épouse : « et vous avez voulu entrer dans le cabinet, vous y entrerez, prendre votre place ». Il lui démontre qu'elle est une femme comme les autres : « toutes les mêmes ». Elles aiment toutes se faire peur, se jouer des malices, mais ne veulent pas en assumer les conséquences. Barbe-Bleue tient le discours habituel du violeur, ou de l'homme volage.

- Cependant Barbe-Bleue est aussi un poltron envers les hommes. Il est facilement vaincu par les frères qui provoquent sa fuite !

La morale :
La morale que la petite fille, lectrice, peut tirer de ce passage est la suivante :
Pour qu'un mari aime sa femme et reste avec elle, il faut qu'il la trouve différente des autres femmes qui sont cupides, curieuses, concupiscentes, intéressées, hypocrites, menteuses,...

Perrault suggère que c'est justement l'enjeu majeur du commerce charnel. Le plaisir éphémère peut coûter bien des regrets si la femme en sort avilie et non pleinement épouse. On pense aussi aux propos de la Marquise de Merteuil. Dans la chambre, apparait la liste des femmes répudiées. La femme aurait dû respecter la force de son mari qui s'exprimait dans sa menace et ne pas le défier. L'obéissance s'impose comme une nécessité à celle qui est faible physiquement. Doré met en valeur la fragilité féminine dans sa gravure où la femme n'occupe que le tiers droit de l'image, écrasée par la représentation massive de BB.

La jeune femme n'a pas fait preuve de la retenue classique : « la tentation était si forte qu'elle n'est plus la surmontée ». Elle n'est pas raisonnable, elle subit ses passions. Elle agit « en tremblant ». Elle est conduite par le désir et la peur, et peut donc être manipulée par Barbe-Bleue et facilement corrompue par ses amis qui l'enviaient. Elle ne fit preuve d'aucun discernement puisqu'elle ne voit pas qu'elle est manipulée par Barbe-Bleue et que ses amis ne sont pas très honnêtes. D'ailleurs Perrault ajoute : « elle ne vit rien ». La prise de conscience s'accompagne d'un trouble émotionnel « émue », qui l'empêche de se conduire dignement. Elle

dissimule : « Fit tout ce qu'elle put pour lui témoigner qu'elle était ravie de son prompt retour ». La répétition du terme « tremblement » signifie la peur de celle qui découvre seule la sexualité comme le Petit chaperon rouge. Pas de grand-mère, pas de mère assez sage pour mettre la jeune fille en garde.

Les conséquences de son comportement ne se font pas attendre. Parce qu'elle a menti, son « vrai repentir » n'est pas cru. En outre, Perrault précise que Barbe-Bleue avait le c½ur plus dur qu'un rocher. Le personnage montre une jeune-fille qui se jette dans les bras d'un homme dont elle n'avait pas conquis le c½ur. Il la possède sans l'aimer. Elle n'est qu'une décoration dans sa maison : les femmes sont d'ailleurs bizarrement « attachées le long des murs ». Ce sont des femmes trophées, remportées, dans la course effrénée et libertine d'un certain Don Juan. Contrairement à « Riquet à la Houppe » -où Perrault montre comment petit à petit l'attirance physique entre les amoureux gagne le c½ur-, dans « Barbe-Bleue », la jeune fille tente de parcourir le chemin à rebours. Mais c'est un échec : elle a épousé Barbe-Bleue seulement parce que c'était un « fort honnête homme », un homme qui brille en société. Et il semble que la leçon n'ait pas suffi puisqu'elle recommence à la fin du conte...

Sauvé in extremis par ses frères, c'est-à-dire par le plus grand des hasards, elle devient légataire de BB. Mais malgré son expérience malheureuse, elle épousera un autre « fort honnête homme » : remarquons que Perrault utilise la même expression que celle qui lui avait servi à dépeindre BB ! La suite de la phrase de Perrault est aussi ambiguë : « qui lui fit oublier le mauvais temps qu'elle avait passé avec Barbe-Bleue ». Comment interpréter le verbe « oublier » : aurait-elle oublié ses souffrances pour se jeter à nouveau dans la gueule du loup ?

En opposition à cet apologue, l'amour de s½ur Anne et du gentilhomme est un contrepoint positif : selon Perrault, l'Amour existe. Toutefois il est rare et Perrault déplore qu'en son temps, les femmes se comportent comme des hommes. Faut-il comprendre que la jeune fille qui cherchera un homme authentique, ne trouvera que des êtres faibles. Cela l'amènera à succomber davantage aux virils attraits d'une Barbe-Bleue. Perrault semble écrire son conte non pas pour les jeunes-filles de son époque mais pour la jeune-fille idéale et naturelle qu'il évoque dans ses préfaces.

Place de Dieu dans cette réécriture de la Genèse ?
Il est à noter que la jeune fille possède quelques traits de Tartuffe et cherche à temporiser en invoquant son désir de prier Dieu. Suit la phrase : « ma s½ur, je te prie ». Il semble qu'elle compte plus sur sa s½ur et ses frères que sur Dieu pour l'aider. Cela se clôt par un énigmatique : « Dieu soit loué » dont on ne sait pas bien s'il est prononcé par Anne ou par l'épouse de Barbe-Bleue. Barbe-Bleue qui ne la tue pas bizarrement, lui ordonne de se « recommander à Dieu ». Elle est sauvée par les émissaires du roi autant que par la fuite de Barbe-Bleue. Perrault dresse ici le portrait d'une jeune fille qui s'en remet plus au hasard qu'à la providence.
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# Posté le samedi 03 mai 2008 08:24